Longtemps réservées aux grands groupes, les collaborations avec la recherche publique s’ouvrent aujourd’hui à tous les modèles d’entreprise. Startups, PME ou acteurs deeptech : toutes peuvent désormais s’appuyer sur les laboratoires pour accélérer leurs projets, accéder à des compétences rares ou sécuriser leurs recrutements.
C’était tout l’enjeu du dernier Lunch & Lab organisé par inovallée en partenariat avec le Pôle Universitaire d’Innovation (PUI) Grenoble-Alpes : croiser les regards entre chercheurs et industriels, et surtout donner la parole à ceux qui le font déjà.
À la clé, trois retours d’expérience concrets – Microlight3D, Naver Labs et SynapCell – qui dessinent des modèles très différents, mais convergents sur un point : la collaboration avec la recherche est aujourd’hui un levier central de compétitivité.
Microlight3D : construire son innovation au cœur de l’écosystème académique
Pour Microlight3D, la collaboration avec la recherche n’est pas un sujet périphérique : c’est un socle historique de développement.
Comme le rappelait Denis Barbier, le premier transfert de la technologie (une technique d’optique non linéaire élaborée au laboratoire interdisciplinaire de physique de Grenoble) avait été testé au sein de Teem Photonics dans laquelle il travaillait sur inovallée, via Floralis. L’occasion de vérifier que la technologie pouvait trouver un marché, mais pas celui de Teem Photonics !
Denis Barbier quitte alors Teem Photonics pour maturer la technologie et préparer la création de Microlight 3D au sein de la SATT Linksium avec son associé, le chercheur à l’origine de la technologie. Microlight, créée en 2019, fabrique des machines capables d’imprimer en 3D des objets, avec une résolution inférieure à … 100 nanomètres ! Et ce grâce à une technologie brevetée de photopolymérisation non linéaire à deux photons
Depuis la création, la relation avec l’université et les laboratoires de Recherche n’a jamais cessé, et prend différentes formes au quotidien :
- accès régulier aux plateformes technologiques (caractérisation, équipements de pointe à Minatec)
- accueil de stagiaires et alternants
- projets ponctuels avec des écoles d’ingénieurs
Un exemple concret illustre cette approche : un projet mené avec l’Esisar, mobilisant trois étudiants et un enseignant pendant trois mois sur une problématique R&D. Résultat : des travaux exploitables industriellement… et récompensés par un trophée d’excellence.
Au-delà des projets, l’entreprise s’inscrit dans une logique d’écosystème continu : collaborations techniques, recrutement, participation à des dispositifs d’innovation.
Une manière de rester à la pointe sans internaliser l’ensemble des ressources.
Naver Labs : collaborer pour rester dans la course mondiale, en négociant dès le départ la propriété intellectuelle
À une autre échelle, Naver Labs adopte une approche plus systémique. « Filiale d’un grand groupe technologique coréen (Naver), l’entreprise évolue dans des domaines à forte intensité scientifique (IA, robotique), où la compétition est mondiale », rappelle Michel Gastaldo.
Dans ce contexte, la collaboration avec la recherche devient une nécessité stratégique, qui se concrétise au quotidien par différentes actions :
- 20 partenariats avec des universités nationales et internationales
- de nombreuses thèses en cours, notamment avec l’UGA et l’INRIA
- un recours massif aux stages de fin d’études
- et aux doctorants, vivier de recrutements qualifiés capables d’explorer des projets émergents sur le long terme.
Mais cette collaboration suppose une maturité sur des sujets complexes, notamment la propriété intellectuelle.
Michel Gastaldo insiste sur un point clé : anticiper dès le départ les règles du jeu, avec des accords équilibrés permettant aux deux parties de valoriser les résultats.
Un challenge moins difficile à relever sur notre territoire si l’on en croit ses retours : « malgré des différences de culture ou de fonctionnement, je constate qu’à Grenoble, l’écosystème permet toujours de trouver des solutions. On existe avec les chercheurs, et ils existent avec nous ! »
SynapCell : choisir ses partenaires de Recherche avec la même exigence que ses cofondateurs
Comme le rappelle Yann Roche, chez SynapCell, la collaboration avec la recherche remonte aux origines de l’entreprise. C’est au sein de l’incubateur public Grain, et après plus de 10 ans de recherche sur les pathologies du cerveau au sein d’une équipe mixte Inserm / UGA, que Synapcell est créée en 2005, autour d’une technologie de rupture capable d’identifier des biomarqueurs pour les maladies neurologiques.
Aujourd’hui encore, elle structure une grande partie de son activité, puisque Synapcell, en tant que CRO, mène de nombreuses recherches académiques, en propre et partenariat avec les laboratoires, et réalise chaque année de nombreuses publications scientifiques .
Les motivations sont multiples :
- accéder à des expertises pointues
- renforcer la crédibilité scientifique
- alimenter le recrutement (notamment via les thèses CIFRE)
- financer des projets amont à faible maturité
Mais avec l’expérience, l’entreprise a fait évoluer sa méthode.
« Là où les collaborations pouvaient être opportunistes, elles sont désormais beaucoup plus sélectives », souligne Yann Roche.
Le principal enjeu identifié : l’alignement. Sur les objectifs, les temporalités (long terme académique vs court terme industriel), et la gestion de la propriété intellectuelle.
Certaines collaborations ont d’ailleurs été abandonnées, faute de compromis satisfaisant.
Aujourd’hui, SynapCell applique une règle simple : « je choisis mes partenaires académiques comme on choisit un cofondateur ».
Cela implique :
- une phase de discussion approfondie
- un cadre juridique solide dès le départ
- une gouvernance claire
- et une capacité à tester la collaboration à petite échelle
Sans oublier évidemment que « Le fit humain est aussi important que l’expertise scientifique !»
Des modèles différents, 4 enseignements communs
Malgré leurs différences de taille et de maturité, les trois entreprises convergent sur plusieurs points clés.
1. La collaboration est un levier d’accélération
Accès à des compétences, des équipements, des idées nouvelles : les laboratoires permettent d’aller plus vite et plus loin.
2. Le recrutement est un bénéfice majeur
Stages, thèses, projets : ces collaborations constituent un vivier de talents directement opérationnels.
3. La réussite repose sur l’alignement
Objectifs, temporalité, propriété intellectuelle : tout doit être clarifié en amont pour éviter les blocages.
4. L’écosystème local joue un rôle clé
Grenoble apparaît comme un terrain particulièrement favorable, où proximité, niveau scientifique et structures d’appui facilitent les collaborations.
Un changement de regard pour les responsables innovation
Le message clé de cette session est sans ambiguïté : collaborer avec la recherche n’est plus une option marginale ou réservée aux grands groupes.
Des formats existent pour tous :
- projet court avec des étudiants
- thèse CIFRE
- partenariat de long terme
- dispositifs financés …
Pour les responsables innovation et R&D, cela implique un changement de posture :
- considérer les laboratoires comme des partenaires stratégiques
- intégrer ces collaborations dans la feuille de route innovation
- structurer les approches (juridique, gouvernance, pilotage)
Conclusion
Externaliser sa R&D ne signifie pas renoncer à son innovation. Au contraire : cela permet de l’enrichir, de l’accélérer et de la sécuriser.
Mais, comme le montrent ces retours d’expérience, la clé n’est pas tant d’accéder à la recherche… que de savoir bien collaborer avec elle.
Et dans un environnement où l’innovation devient de plus en plus complexe, c’est sans doute là que se joue une partie de l’avantage concurrentiel…