[TRIBUNE] Incubateur de startups : les coulisses du Tarmac, ou les tribulations de la petite cuillère

Tout ce qui brille n’est pas or…

À l’heure de la startup nation, des licornes, des levées de fonds, du tapage médiatique autour des stars de la French Tech, on ne compte plus les incubateurs, accélérateurs et autres startup boosters. Et de l’extérieur, on peut sans aucun doute imaginer que l’accompagnement de startups est le nouvel Eldorado du monde moderne de la tech. Alors qu’en est-il sur le terrain ? Les incubateurs sont-ils des vaches à lait nourris au biberon de la mode ? Et qu’en est-il de celles et ceux qui y travaillent ?

Parce qu’au Tarmac on prône le discours sans fard, pour une fois, j’ai eu comme une envie de prendre ma plume et la parole, pour parler de ce métier qui est un engagement de chaque jour, souvent dans l’ombre, pour que brillent toutes ces pépites à qui on a été les premiers à donner leur chance sur le dur chemin de l’entrepreneuriat. Comme une invitation au voyage dans les coulisses du quotidien d’un incubateur, peut-être pas tout à fait comme les autres…

Tous les inconvénients ou tous les avantages d’un modèle hybride ?

Mais revenons aux débuts. Il était une fois (un peu de storytelling, et hop …) une technopole, première du nom, née 100% bottom up de la volonté et de la sueur de quelques visionnaires qui ont cru bien avant la tech fashion (et non la fashion tech !) que l’innovation et la technologie pouvaient créer des emplois et pourquoi pas, changer le monde. C’était il y a bientôt 50 ans, et aujourd’hui encore, sur les 370 entreprises d’inovallée (feu la ZIRST), plus de la moitié sont nées ici, startups avant qu’on n’en invente le nom. Et parce que de tout temps, entreprendre a toujours été une aventure passionnante mais difficile qu’il est bien moins pénible de vivre à plusieurs, ils ont créé ensemble, dès l’origine, une association d’entrepreneurs pour les entrepreneurs. Comme une communauté avant-gardiste pour mutualiser les moyens et partager les bonnes pratiques (et les coups durs), autour d’une valeur commune centrale : la coopération (bienveillante, éthique, entre dirigeants qui ont choisi de se faire confiance).

Une association pas comme les autres, avec des missions d’intérêt général financées par des subventions publiques (oh, 15 % seulement !), et des missions associatives win-win financées par les services et assujetties à l’IS et la TVA. Un modèle atypique qui m’avait valu, lors de ma visite parisienne en 2013 pour benchmarker les incubateurs et autres structures d’accompagnement avant de lancer le Tarmac une remarque partagée : « mais vous cumulez tous les inconvénients du public et du privé ! ». Mais à inovallée, on est parfois têtus lorsqu’il s’agit d’être aligné (avec ses valeurs j’entends), et aujourd’hui plus que jamais je répondrais : « non, on cumule les deux avantages ! Un vrai sens du service commun et désintéressé comme le public, associé à une forte culture entrepreneuriale propre aux besoins du privé ». Dites-moi, qu’a-t-on donc inventé de mieux pour accompagner des entrepreneurs ? 

L’Océan Bleu comme horizon…

Alors non, le Tarmac ne gagne pas des millions, c’est même la « Business Unit » la plus structurellement déficitaire et la moins « business » de toutes les activités d’inovallée. Et pour cause : le Tarmac accompagne des porteurs de projet en pré-création et des startups earlystages qui, pour la plupart, n’ont encore aucun chiffre d’affaires en ligne de mire, et doivent encore franchir beaucoup d’étapes avant de convaincre leurs premiers fonds. Une cible peu « bankable » de facto qui ne peut intéresser que des structures avec une forte dimension « service public like ». Mais des créateurs à qui il faut apprendre, patiemment, à devenir entrepreneurs, à qui il faut transmettre cette culture entrepreneuriale qui est le fondement même de notre association.

Alors oui, nos bâtiments sont moins glorieux que Station F, nous n’avons ni billard ni espace lounge coûteux, mais loin de la philosophie du low cost low quality, nous avons concentré nos efforts sur les fonctionnalités minimales dont ont besoin ces jeunes entrepreneurs peu fortunés, nous appliquant à nous-mêmes chaque jour cette stratégie Océan Bleu qu’enseignent les champions du marketing de l’innovation.

N’offrir que le nécessaire mais tout le nécessaire, au juste prix et au bon moment, tel est depuis 6 ans le pari du Tarmac. Un pari qui ne pourrait pas fonctionner sans l’appui d’un réseau d’acteurs engagés.

La force du réseau et de l’intelligence distribuée

Car la force du Tarmac est bel et bien d’avoir su nouer, avec tous les maillons de la chaîne de son écosystème, des relations de confiance et de partenariat au quotidien, qui permet à ses entrepreneurs de bénéficier d’expertises bénévoles, startups friendly, ou finançables en partie par des dispositifs publics. Expertises reconnues et recommandées par les entrepreneurs eux-mêmes qui viennent chaque année étendre ce réseau d’intelligence entrepreneuriale distribuée.

Au cœur de ce réseau, comme dans une blockchain humaine, les mineurs du quotidien : l’équipe du Tarmac qui chaque jour écoute les besoins, et s’applique à mettre en relation les bonnes personnes au bon moment. Un tout petit geste, presque anodin, qu’on finit par oublier, et qui pourtant a tellement de fois changé le destin de ces startups pour qui, de la faillite à la gloire, il n’y a souvent qu’un fil ténu, empreint d’un peu de hasard et de chance, et surtout d’opportunité de croiser celle ou celui qui peut tout faire basculer (match point !).

Moins d’outils, plus d’humain : le rôle génialement ingrat de la petite cuillère

Que ce soit en termes de levée de fonds, de recrutement, de premier gros client, de partenaire (financier, industriel, juridique …), combien de graines avons-nous semé pour contribuer à la forêt d’aujourd’hui ? Eh bien malheureusement, l’équipe du Tarmac est trop petite (et souvent trop occupée) pour toutes les compter, les monitorer, et transformer ces gouttes de plomb en or de la communication. Car quand une situation est débloquée, c’est un autre entrepreneur qui entre, avec son urgence à traiter, son kakemono à sortir pour le salon de demain, sa conférence de presse à organiser, son visa à débloquer, la réponse à son appel d’offre à relire, ses conflits entre associés à dénouer … Alors on ne compte pas ses heures, on relève ses manches et on fait.

Ni coach, ni consultant, ni mentor, ni totalement expertes (quoique…) que sommes-nous donc, nous les soutiens quotidiens de tous ces entrepreneurs qui sont passés entre nos « mains » ? J’ai souvent dit et répété que mon métier, c’était « petite cuillère ». Je sais, ce n’est pas très flatteur, un brin moqueur et volontairement anti-marketing. Mais plus les années passent, et plus j’ai le sentiment que c’est exactement ce qui nous caractérise.

Que ce soit pour faire de la « communauté » Tarmac une réalité effective derrière l’ambition affichée (car oui, il en faut de l’énergie pour les faire sortir de leurs bureaux, nos ingénieurs et autres docteurs qui oublient si facilement que la solution est souvent dehors, et que l’intelligence collective est toujours supérieure à la somme des intelligences, principe holistique oblige), ou que ce soit pour mettre en relation les bonnes personnes au bon moment, eh bien il faut remuer les ingrédients. Sans petite cuillère, pas de liant, rien qui prend. Et il n’y a pas vraiment de recette pour apprendre à remuer : c’est un vrai savoir-faire qui associe « soft skills » et expérience. Animer un réseau, faire vivre une communauté d’acteurs est un vrai métier qu’on apprend pas à l’école (je ne parle pas de community management évidemment…).

Et surtout, la petite cuillère est absolument essentielle à la sauce, et totalement inutile à la fin. Voilà qui nous ressemble au fond.

Nous sommes là au démarrage, pour faire prendre la sauce entre les entrepreneurs, entre les dirigeants et leurs équipes, entre l’entreprise et ses partenaires, entre les structures et les gens, et quand la sauce a bien pris, quand les fonds sont levés, les premiers produits sortis, les premiers clients convaincus, voilà notre sauce enfin belle sortie sur la table des convives, quand nous restons à la cuisine.

Nous sommes là aux débuts, quand personne n’y croit. Nous construisons avec eux, pas à pas, d’une manière qui peut paraître désordonnée si on la regarde de loin (ben oui, pas de programme triennal avec des promos bien ficelées, ni de méthodologies à la mode qui font parfois oublier le manque de contenu sous l’effet waouh du contenant). Non, de l’écoute, beaucoup d’écoute, du bon sens, du questionnement, de l’apport de contenu expert en continu, de la mise en lien, de l’aide à la structuration des messages et de la comm, et au fil du temps, toutes ces perles acquises l’air de rien, finissent par former le collier. Car il n’y a pas qu’une manière d’apprendre. Nous sommes à la formation entrepreneuriale ce que le peer to peer était au partage de fichier. Parce que nous accueillons les entrepreneurs au fil de l’eau pour une durée de 3 ans, nous devons jongler avec les programmes pour qu’à la fin, chacun ait pu acquérir les perles qui lui manquent, qu’importe l’ordre.

En toile de fond, plusieurs mots d’ordre : la polyphonie, la neutralité, la bienveillance. Car il n’y a jamais de vérité unique, juste des choix éclairés que doit prendre l’entrepreneur avec un maximum de connaissances et un minimum de risque.

Mi petite cuillère, mi couteau suisse, dans la grande ménagerie des startups, nous sommes donc ce mouton à 5 pattes qui soit se renouveler sans cesse pour faire grandir licornes, ponycorns et autres pégases. Notre seul objectif : que le rêve ne se transforme pas en cauchemar ! Que la startup devienne cette ETI dont rêve la France ou demeure la TPE / PME qui fait vivre les emplois du territoire, le plus important au fond n’est-il pas de veiller à ce que l’entrepreneur et son équipe garde tout au long de l’aventure l’envie et le plaisir d’entreprendre ?

Alors qu’importe où le vent les mène après le Tarmac, nous savons bien quand ils arrivent que nous ne serons qu’une petite pierre sur le chemin de leur succès, et qu’après nous, ils iront voler vers d’autres accélérateurs.

Il n’empêche que nous, depuis l’ombre de cette table où la petite cuillère repose après avoir fait son travail, nous sommes fières de tous « nos bébés » devenus ados dans la cour des grands. S’il leur arrive d’oublier ce que nous avons fait pour eux, nous nous souviendrons pour deux du rôle, mineur mais tellement important, que nous avons joué, presque à leur insu. Et cette conviction profonde qu’on a joué notre partition discrète dans le grand concerto de l’économie, suffit à nourrir sans cesse l’envie de battre la mesure pour les suivants qui naissent …

Claire Chanterelle